Akira Kurosawa, Japon, 1965

 

Barberousse

Autour des années 1820, Noboru Yasumoto, jeune médecin fraîchement sorti de la faculté de médecine de Nagasaki, rêve d'une nomination dans l'hôpital du shogunat de Edo, sa ville natale. Son étude de la médecine occidentale et ses origines le destinent à accéder à de hautes fonctions médicales. A son désarroi, il est nommé interne dans la clinique du médecin des pauvres, Kyojo Niide, dit Barberousse. Tout lui répugne dans cet endroit : son patron, frustre et autoritaire ; les lieux, insalubres ; les malades, pauvres et sales... Le jeune médecin tente d’abord d'instaurer un rapport de forces avec Barberousse pour se faire muter. On assiste ensuite à l'évolution du personnage au fur et à mesure de ses rencontres avec les malades et des situations cliniques et humaines auxquelles il est confrontées.

Le film adopte le point de vue de Yasumoto et suit les différentes étapes de son initiation au cours de laquelle il découvre la véritable personnalité de Barberousse, la teneur et la profondeur de la profession médicale ainsi que sa propre vocation. Barberousse se révèle plein de dévouement et de compassion considérant avant tout les malades, les causes et les implications humaines et en particulier sociales des maladies. Pour soigner les corps, dit Barberousse, il faut éloigner « la misère et l'ignorance » qui sont la cause des maux des miséreux. Barberousse se révèle également un excellent professeur de médecine : il conçoit la formation du médecin comme une transformation de soi fondée sur l’observation et l’expérience, sur la confrontation aux histoires et aux milieux des malades. Chaque mission confiée par Barberousse à Yasumoto va le changer profondément : en particulier la mission, décisive, de soigner une jeune fille de quinze ans (Otoyo) qui a été arrachée à une tenancière de maison close et qui reste fébrile, prostrée et soumise. Alors que Yasumoto lui-même tombe malade, la jeune fille va prendre soin de lui nuit et jour. Le jeune médecin va alors découvrir la fonction soignante de la médecine, tandis que la jeune malade va s'engager sur la voie de la guérison. A la fin du film, alors que Yasumoto s'est marié et qu'il a obtenu le poste qu’il convoitait dans l'hôpital du shogunat, il choisit de continuer de travailler dans la clinique de Barberousse.

Akira Kurosawa ne présente donc ce parcours initiatique de manière linéaire, de l'opposition forcenée à l'admiration sans bornes. Ce parcours est scandé par des rencontres poignantes avec des malades dont les trajectoires et les drames permettent à Yasumoto de comprendre que la médecine est avant tout une pratique humaine : le récit de la vie de la fille de Rokusuké maltraitée par sa mère et séparée de son père ; l’agonie de Sahachi qui convoque pour leur conter l’histoire d’amour secrète qui livre la clef de son existence ; l'amitié entre la jeune Otoyo et un petit voleur de huit ans Chobo... La mort est le motif prédominant de la première partie du film : d’abord vécue dans l’effroi par Yasumoto, puis saisie par lui comme le point d’aboutissement permettant de recueillir le sens de toute vie. Yasumoto comprenant que la mort n’est pas l’échec de la médecine mais l’horizon de toute vie  et que l’une des fonctions du médecin est de recueillir et de comprendre la parole du patient qui tente, dans l’épreuve de la maladie, de donner sens à son existence.

Kurosawa met en scène chaque pensée, chaque émotion des personnages en utilisant en particulier des gros plans sur les visages, les regards, les corps. Kurosawa s’intéresse plus au placement des personnages dans le plan qu’à leurs déplacements, ce qui donne une impression d’immobilité et de pesanteur. Impression accentuée par un aspect typiquement japonais : le contact direct avec le sol. Qu’ils soient couchés ou assis, les personnages sont placés presque à terre. Kurosawa place sa caméra à cette "hauteur", ce qui renforce le sentiment d’intimité du spectateur avec ce qui se trame devant lui. Les lumières artificielles - bougie, ampoule, éclairage nocturne -, la musique symphonique, la géométrie du décor et la lenteur des gestes participent d’une sorte d’hypnose, qui est celle de Yasumoto fasciné par l’expérience à la fois irréelle et traumatisante de la maladie et de la mort, mais aussi celle du spectateur prenant conscience des liens entre maladie et misère humaine, entre soin et connaissance de l’homme, entre médecine et mission morale.

Barberousse est le dernier film de Kurosawa en noir et blanc, et le dernier de sa fructueuse collaboration avec l’immense Toshiro Mifûne. En 1949, Kurosawa avait déjà tourné un film mettant en scène les difficultés de la relation médecin-malade : L’Ange ivre. Le film raconte l’histoire d’un médecin des faubourgs pauvres de Tokyo qui tente de convaincre un jeune yakusa (mafieux) de se soigner contre la tuberculose dont il est atteint. Le jeune homme refuse les soins car il voit dans le soin tout autant que dans la maladie elle-même le signe de son impuissance et de sa déchéance dans le milieu mafieux. On trouvait déjà dans L’Ange ivre l’idée que les maladies sont le produit de la société dans laquelle elles se développent, qu’elles naissent de la pauvreté, de l’ignorance, de la violence, de la solitude. Mais le film posait aussi une autre question : peut-on soigner un patient contre sa volonté ? Quels moyens d’information et de persuasion le médecin peut-il et doit-il déployer ? Comment instaurer une relation de confiance avec le patient de manière à le convaincre d’accepter les soins susceptibles de le sauver ? Dans quels cas et pour quelles raisons faut-il aussi respecter la volonté du patient, y compris dans le refus de soin ? En 1952, dans Ikiru (Vivre), A. Kurosawa racontait la vie d’un fonctionnaire qui décidait de changer radicalement de vie à l’annonce de son cancer du poumon. Kurosawa adoptait alors, dans une œuvre également magistrale, le point de vue du malade sur sa maladie.

À consulter pour aller plus loin :

Céline Lefève, Devenir médecin, Cinéma, formation et soin, Paris, PUF, 2012

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