Entretien avec Martine Ruszniewski

Entretien avec Martine Ruszniewski, autour de L’annonce, Dire la maladie grave, paru chez Dunod en 2015. Un accompagnement précieux pour les soignants. Martine Ruszniewski est psychanalyste à l'Institut Curie, membre et leader accrédité de la Société Médicale Balint.

USPC-HM : Votre ouvrage se positionne du côté des soignants. On sent une volonté constante de les déculpabiliser face à la peur de « mal dire ». Comment percevez-vous la souffrance des soignants dans ce rôle « d’annonceurs » ?

MR: La souffrance des médecins se joue dans l’ambivalence entre les très nombreuses recommandations, les obligations légales de dire la vérité, et la réalité psychique du patient. Si d’un point de vue livresque, cette obligation de vérité ne pose pas de problème, si les patients et les associations de patients la réclament à juste titre, on observe également que lorsque la médecine atteint des limites, les patients eux-mêmes sont ambivalents face à cette information médicale brute. Cette réalité est en fait très violente, aussi bien pour les patients que pour les médecins. S’il y a une chose à dire avant tout, c’est de rappeler aux médecins qu’avant de suivre les recommandations, ils doivent s’attacher à montrer - ou retrouver - leur humanité. C’est d’ailleurs ce que les patients veulent : un sujet pleinement face à eux.

 

USPC-HM : Vous en appelez à la subjectivité du médecin. Comment la caractériseriez-vous ?

MR: Etre sujet signifie qu’il ne faut pas avoir peur de s’engager avec sa personne entière dans la relation. Or, il existe également le cas où le médecin n’est pas investi comme sujet par le patient. La relation de sujet à sujet ne se met pas en place. Parfois, le malade ne veut pas rencontrer le sujet médecin, il veut s’en tenir au savoir médical. Dans ces cas, il faut savoir accepter que la relation ne s’installe pas. Du côté des médecins, il faut rappeler cette notion indispensable à relation de soin : aller en vérité, avec toute sa personne, dans la relation. Et se sentir armé pour cela, c’est savoir reconnaître et accepter ses limites.

 

USPC-HM : Vous décrivez la réduction du temps hospitalier, le risque étant de faire de l’annonce une transmission brute d’information. Voyez-vous naître une attitude militante face à cette organisation ?

MR: On voit bien sûr cette révolte chez les praticiens, les jeunes médecins. Ils sont constamment sélectionnés, sur ce qu’ils font, sur ce qu’ils écrivent et doivent publier, et sanctionnés pour ce qu’ils ne font pas. Or, l’humanité est entièrement laissée de côté, non prise en compte dans le temps hospitalier. Or, si on n’écoute pas les médecins, c’est à ce moment que peut surgir le burn-out. Pour ne pas s’épuiser, il faut qu’ils puissent paradoxalement se dire « aujourd’hui, je n’ai pas réussi à faire telle ou telle chose, mais il y a eu cette rencontre, ce moment de partage ». Retrouver du sens à ce métier est indispensable. Il est absolument capital que la direction hospitalière puisse préserver et reconnaître l’importance du temps et de l’humanité. La jeune génération doit s’emparer de ces questions. Le métier est en train de devenir insupportable. Il doit y avoir une reconnaissance de la part du gouvernement et des citoyens.

 

USPC-HM : Vous parlez du « phénomène transférentiel dans la relation de soin ». Est-ce ce transfert qui fait entrer le médecin dans la relation avec le patient ?

MR: Pour le dire autrement, l’amour de son métier est capital. Exercer un métier médical ou paramédical exige une vocation. J’espère que ceux qui choisissent médecine aujourd’hui le font en toute conscience, sinon cela risque d’être dur pour eux, et pour les malades. D’ailleurs, c’est une vraie interrogation : pour être avocat, on fait passer un oral. La sélection en médecine se joue plus sur une mention Très Bien au bac que sur le désir et la volonté des candidats. Il y a 50 ans, de vrais humanistes faisaient médecine, aujourd’hui beaucoup de candidats ne passent pas la sélection de la première année, alors qu’ils auraient fait d’excellents médecins. Ça aussi, il faudrait s’en préoccuper.

Ressources

Référence internes

S'abonner à notre newsletter